Sous la surface, un filet dérive lentement au rythme des courants. Plus aucun pêcheur ne le recherche. Pourtant, il continue de remplir sa mission, capturant poissons, tortues marines, requins, raies ou mammifères marins. Invisible pour la plupart d’entre nous, ce piège silencieux peut rester actif pendant plusieurs décennies. Ces filets fantômes, aussi appelés ghost nets, figurent aujourd’hui parmi les menaces les plus destructrices pour la biodiversité marine. Chaque année, des centaines de milliers de tonnes d’engins de pêche disparaissent dans les océans, où ils poursuivent une pêche incontrôlée qui fragilise les écosystèmes marins du monde entier.
Article de Damien Lafon.

Qu’est-ce qu’un filet fantôme ?
Un filet fantôme désigne un engin de pêche perdu, abandonné ou rejeté en mer. Il peut s’agir d’un filet maillant, d’un chalut, d’une ligne, d’un casier ou encore d’une corde flottante. Bien qu’il ne soit plus utilisé, il continue de capturer des animaux comme s’il était toujours en activité. Le phénomène porte un nom : la pêche fantôme. Les filets modernes sont principalement fabriqués en nylon, en polyéthylène ou en polypropylène.
Ces matériaux résistent particulièrement bien à l’eau salée et aux rayons ultraviolets. Leur durée de vie peut ainsi atteindre plusieurs dizaines d’années avant qu’ils ne se fragmentent progressivement. Selon des estimations largement reprises par les organisations internationales, près de 640 000 tonnes d’engins de pêche seraient perdues ou abandonnées chaque année. Plusieurs études récentes estiment toutefois que ce volume pourrait être encore plus important.
Le saviez-vous ?
Plus de 700 espèces marines ont déjà été recensées comme victimes d’enchevêtrements ou d’ingestions liés aux engins de pêche abandonnés.

Une menace invisible pour la vie marine
Contrairement à une pollution visible sur une plage, un filet fantôme agit loin des regards. Lorsqu’un poisson s’y retrouve prisonnier, il attire rapidement des prédateurs. Ceux-ci tentent de s’en nourrir, mais restent eux aussi coincés. Leur présence attire ensuite d’autres animaux, créant un cycle qui peut se répéter pendant des mois, voire des années. Les tortues marines figurent parmi les premières victimes. Certaines confondent les filets flottants avec des méduses. D’autres s’y empêtrent alors qu’elles remontent respirer en surface.
Les dauphins, les phoques, les baleines et les dugongs peuvent également s’enrouler dans les cordages. Les blessures provoquées limitent leurs déplacements et rendent leur alimentation difficile. Dans de nombreux cas, ces animaux meurent d’épuisement ou de noyade. Les requins et les raies sont eux aussi fortement touchés. Pour plusieurs espèces déjà menacées par la surpêche, les filets fantômes représentent une pression supplémentaire souvent sous-estimée.
Des récifs coralliens pris au piège
Avec les courants, les filets finissent souvent par s’accrocher aux récifs coralliens. Lors des tempêtes ou de la houle, ils se déplacent continuellement contre les colonies de coraux. Ce frottement détruit des structures qui ont parfois mis plusieurs décennies à se développer. Les conséquences dépassent largement la destruction des coraux.
Les récifs constituent des refuges essentiels pour des milliers d’espèces marines. Ils servent de nurseries, de zones d’alimentation et de reproduction. Lorsqu’ils disparaissent, toute la chaîne alimentaire s’en trouve fragilisée. Les mangroves et les herbiers marins subissent également les effets des filets fantômes. Ces habitats jouent pourtant un rôle fondamental dans le développement de nombreuses espèces commerciales et dans la protection des littoraux.
Pourquoi ces filets sont-ils si difficiles à récupérer ?
À première vue, récupérer un filet abandonné peut sembler simple. Sur le terrain, la réalité est bien différente. Certains reposent à plusieurs dizaines de mètres de profondeur. D’autres sont solidement accrochés aux récifs ou aux épaves. Leur retrait demande du temps, des plongeurs expérimentés et des moyens logistiques importants. Dans certains cas, retirer un filet sans précaution peut provoquer davantage de dégâts sur les coraux que le filet lui-même.
Les équipes spécialisées travaillent donc lentement afin de préserver les habitats. Toutes les pertes ne résultent pas d’un abandon volontaire. Les tempêtes, les forts courants, les collisions entre navires ou les accroches sur les fonds rocheux expliquent une partie importante des pertes. Cependant, dans certaines régions, récupérer un filet coûte plus cher que le remplacer. La pêche illégale contribue également au phénomène en favorisant l’abandon d’équipements non déclarés.
Le saviez-vous ?
Dans certaines zones du Great Pacific Garbage Patch, les engins de pêche représentent une part importante des déchets plastiques flottants observés en surface.

Une pollution qui ne disparaît jamais vraiment
Les filets fantômes finissent par se fragmenter sous l’action du soleil, des vagues et des courants. Ils ne disparaissent pourtant pas. Ils se transforment progressivement en microplastiques, capables d’être ingérés par le plancton, les coquillages, les poissons puis les grands prédateurs. Aujourd’hui, ces particules sont présentes dans pratiquement tous les océans du globe. Les chercheurs poursuivent leurs travaux afin de mieux comprendre leurs effets sur les écosystèmes marins et sur la santé humaine. Cette pollution agit donc à plusieurs niveaux : elle piège directement les animaux, détruit les habitats naturels et contribue durablement à la contamination des océans.
Des solutions existent déjà
Face à cette menace, plusieurs initiatives montrent qu’il est possible d’agir. Des organisations de conservation coordonnent régulièrement des opérations de récupération sur les récifs coralliens, dans les mangroves et sur les fonds marins. Chaque filet retiré permet d’éviter de nouvelles captures accidentelles. Parallèlement, certains fabricants développent des engins de pêche plus facilement recyclables ou fabriqués à partir de matériaux biodégradables.
Les systèmes de marquage progressent également. Grâce à des balises GPS, des puces RFID ou des identifiants permanents, les pêcheurs peuvent retrouver plus facilement leurs équipements après une tempête. Enfin, plusieurs entreprises recyclent désormais les filets récupérés pour produire des vêtements techniques, des lunettes, des tapis ou encore du mobilier. Ces innovations ne résoudront pas seules le problème. Elles montrent toutefois qu’une meilleure gestion des équipements de pêche peut considérablement réduire les pertes en mer.
Préserver les océans, un filet après l’autre
Les filets fantômes rappellent que les menaces les plus importantes ne sont pas toujours les plus visibles. Sous la surface, ces pièges poursuivent leur travail jour après jour, loin des regards. Pourtant, leur impact sur la biodiversité marine est immense. Réduire cette pollution demande une coopération entre pêcheurs, scientifiques, industriels, gouvernements et citoyens.
Chaque filet récupéré représente un piège de moins pour la faune marine. Chaque équipement mieux conçu limite les pertes futures. Protéger les océans ne consiste pas uniquement à nettoyer les plages. Il s’agit aussi d’empêcher que ces pièges invisibles continuent de dériver dans les profondeurs. Parce qu’un filet abandonné n’est jamais un simple déchet. Tant qu’il reste en mer, il continue de pêcher.
À retenir
- Les filets fantômes sont des engins de pêche perdus ou abandonnés qui continuent de capturer des animaux.
- Ils menacent plus de 700 espèces marines à travers le monde.
- Les récifs coralliens, les mangroves et les herbiers figurent parmi les habitats les plus touchés.
- Les filets se dégradent lentement et produisent des microplastiques persistants.
- Des solutions existent grâce à la récupération, au recyclage et au développement d’engins plus durables.
FAQ
Il s’agit d’un engin de pêche perdu ou abandonné qui continue de capturer des animaux sans intervention humaine.
Parce que ces filets poursuivent leur action longtemps après avoir été perdus ou abandonnés.
Les tortues marines, requins, raies, dauphins, baleines, oiseaux marins et de nombreuses espèces de poissons.
Oui. Une partie des filets récupérés est transformée en textiles, équipements sportifs, mobilier ou autres produits durables.
Une meilleure traçabilité des engins, leur récupération, le recyclage et des pratiques de pêche responsables réduisent fortement les pertes en mer.
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