Entre mer et terre, les mangroves abritent une biodiversité exceptionnelle et agissent comme rempart contre le changement climatique. À la fois sanctuaire pour des espèces emblématiques comme le singe nasique et bouclier naturel pour les communautés côtières, elles incarnent un équilibre fragile entre écologie et humanité.
Article et photographies de Damien Lafon.

Le rôle fondamental des mangroves dans l’écosystème côtier
Situées à l’interface du continent et de la mer, les mangroves forment un écosystème amphibie d’une rare complexité. Ces forêts de palétuviers s’étendent sur les zones intertidales, là où les racines respirent littéralement dans la boue salée. Grâce à leur structure enchevêtrée, elles piègent les sédiments, filtrent les eaux et atténuent la puissance des vagues. Par conséquent, elles jouent un rôle essentiel dans la stabilisation des littoraux.
De plus, les mangroves sont aujourd’hui reconnues comme des puits de carbone majeurs, capables de stocker jusqu’à quatre fois plus de carbone par hectare que les forêts tropicales terrestres. En capturant le dioxyde de carbone dans leur biomasse et leurs sols saturés, elles participent activement à la régulation du climat mondial. En outre, leurs systèmes racinaires favorisent la sédimentation et empêchent l’érosion côtière, offrant ainsi une barrière naturelle contre les tempêtes et les inondations.
Au-delà de leur rôle physique, les mangroves assurent une fonction biologique cruciale : elles servent de nurseries pour d’innombrables espèces marines. Les poissons, les crabes, les mollusques et même certaines espèces de requins y trouvent refuge durant les premiers stades de leur vie. Ce lien intime entre la forêt et la mer fait des mangroves une pièce maîtresse de la chaîne alimentaire côtière.
Biodiversité des mangroves et espèces-phare comme le singe nasique
La biodiversité des mangroves de Bornéo est parmi les plus riches au monde. Ces forêts accueillent une mosaïque d’espèces, depuis les oiseaux migrateurs jusqu’aux reptiles, amphibiens et invertébrés spécialisés. Parmi les mammifères emblématiques, le singe nasique (Nasalis larvatus) incarne à lui seul la singularité de cet écosystème. Endémique de Bornéo, ce primate au nez proéminent vit exclusivement à proximité de l’eau, dans les mangroves et les forêts riveraines.
Grâce à ses doigts palmés, il nage aisément dans les estuaires et se déplace de branche en branche à la recherche de jeunes feuilles, de fruits et de graines. Le chant nasillard du mâle résonne souvent à la tombée du jour, rappelant que la vie ici dépend d’un équilibre permanent entre terre et mer.
De surcroît, les mangroves abritent d’autres habitants étonnants : des crocodiles marins, des varans, des crabes violonistes, des hérons pourprés, et une infinité de micro-organismes essentiels à la décomposition de la matière organique. Chaque strate du milieu, depuis les racines immergées jusqu’à la canopée, héberge une faune et une flore adaptées à des conditions extrêmes de salinité et d’oxygène. Ce foisonnement témoigne d’une résilience écologique exceptionnelle.
Le saviez-vous ?
Les mangroves peuvent stocker jusqu’à 1 000 tonnes de carbone par hectare, un atout majeur contre le changement climatique.


Les habitants humains et non humains des mangroves
Cependant, les mangroves ne sont pas seulement le domaine des animaux. Des millions de personnes dépendent directement de leurs ressources. En Asie du Sud-Est, des communautés de pêcheurs, de cueilleurs de coquillages et de récolteurs de miel vivent en harmonie avec ces forêts amphibies. Le bois des palétuviers sert à la construction, à la fabrication de charbon et à la pharmacopée traditionnelle.
À Bornéo, les populations locales entretiennent depuis des générations un lien culturel fort avec les mangroves. Elles y voient une source de protection et de subsistance, mais aussi un espace sacré. Certaines zones sont considérées comme des territoires des esprits ou des ancêtres.
De leur côté, les singes nasiques, les oiseaux et les reptiles partagent ces mêmes espaces vitaux. Ce voisinage entre humains et faune sauvage illustre la cohabitation fragile qui définit les écosystèmes côtiers. Quand la mangrove prospère, la vie entière en bénéficie ; lorsqu’elle décline, c’est tout un équilibre social et biologique qui s’effondre.
Les mangroves menacées : dégradation, perte d’habitat et urgence
Malgré leur importance écologique et économique, les mangroves disparaissent à un rythme alarmant. Depuis un demi-siècle, plus de 35 % de leur superficie mondiale a été perdue. En cause : l’aquaculture intensive, l’urbanisation côtière, la pollution et les plantations de palmiers à huile. À Bornéo, cette déforestation fragmente les habitats et isole les populations de singes nasiques, désormais classées « en danger » sur la Liste rouge de l’UICN.
À cela s’ajoute la montée du niveau de la mer. Bien que les mangroves puissent naturellement se déplacer vers l’intérieur des terres, les digues et les zones urbanisées bloquent souvent cette migration. Le réchauffement climatique modifie aussi la salinité et la disponibilité en sédiments, compromettant la régénération naturelle.
Chaque perte de mangrove représente non seulement un recul pour la biodiversité, mais aussi une vulnérabilité accrue pour les populations côtières. Sans ces forêts-barrières, les tempêtes frappent plus fort, les pêcheries s’appauvrissent et le carbone accumulé dans les sols est relâché dans l’atmosphère. Il s’agit donc d’une crise silencieuse, dont les conséquences s’étendent bien au-delà des rivages tropicaux.
Le saviez-vous ?
Le singe nasique est l’un des rares primates à pouvoir plonger et nager sur de longues distances pour échapper aux prédateurs.

Pourquoi la préservation des mangroves est cruciale pour l’avenir
Des nos jours, préserver les mangroves revient à protéger plusieurs services vitaux à la fois. Ainsi, ces forêts agissent comme des infrastructures naturelles : elles réduisent les coûts liés aux catastrophes climatiques, sécurisent les ressources halieutiques et améliorent la qualité de l’eau. Pour chaque dollar investi dans la restauration des mangroves, les bénéfices économiques et environnementaux sont souvent multipliés par dix.
De surcroît, les mangroves jouent un rôle central dans la lutte contre la pauvreté. Les initiatives communautaires menées en Indonésie et en Malaisie montrent que leur gestion participative permet d’augmenter les revenus tout en renforçant la résilience locale. Les femmes, souvent impliquées dans la récolte et la transformation des produits dérivés (crabes, sel, miel), deviennent des actrices clés de cette économie bleue.
Protéger les mangroves, c’est donc conjuguer écologie et justice sociale. En reconnaissant leur valeur, les gouvernements peuvent intégrer ces zones dans leurs plans nationaux d’adaptation climatique et de conservation. L’avenir des côtes tropicales dépend directement de notre capacité à restaurer ce patrimoine vivant.
Vers des solutions novatrices pour restaurer et valoriser les mangroves
Heureusement, des initiatives encourageantes se multiplient à travers le monde. À Bornéo, des projets communautaires de replantation et d’écotourisme participatif sensibilisent les habitants à l’importance des mangroves. Des chercheurs utilisent désormais l’intelligence artificielle pour cartographier les zones dégradées et mesurer ce stockage.
Par ailleurs, l’écotourisme responsable centré sur l’observation du singe nasique attire des visiteurs curieux de découvrir cet équilibre unique. En diversifiant les revenus, ces activités réduisent la pression sur les ressources et incitent à la protection des sites.
Enfin, la restauration passe aussi par la reconnaissance des savoirs locaux. Les habitants connaissent mieux que quiconque les rythmes des marées, la croissance des palétuviers et la fragilité du sol marin. En combinant science, technologie et traditions, les sociétés peuvent redonner aux mangroves leur rôle de gardiennes du littoral.
Le saviez-vous ?
Un kilomètre de mangroves intactes peut réduire la hauteur d’une vague de tempête de plus de 60 %, protégeant ainsi les villages côtiers.

Les mangroves ne sont pas de simples forêts tropicales : elles sont des systèmes vivants à la fois complexes et indispensables. En protégeant les côtes, en stockant le carbone, elles représentent un rempart vital face aux bouleversements climatiques. Cependant, leur survie dépend de notre capacité à agir maintenant. Restaurer les mangroves, c’est restaurer l’équilibre entre l’océan, la terre et l’humanité.
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